Discours de Madame la Secrétaire d’État Pascale Baeriswyl

06.02.2019

Forum politique, Tour des prisons, Berne

Rednerin/Redner: Staatssekretärin, Pascale Baeriswyl

 

Monsieur le Nonce,

Excellences,

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureuse de vous accueillir ce soir en ce lieu chargé d’histoire qu’est la Tour des prisons. Thomas Göttin vient de décrire l’impressionnante transformation qu’a subie ce lieu de détention pour devenir un forum politique – le lieu idéal, selon moi, pour présenter une exposition sur la démocratie directe telle que nous la vivons en Suisse. C’est de cette démocratie que nous souhaitons vous parler ce soir.

Pourquoi un lieu idéal ? Regardez autour de vous : le contraste ne saurait être plus flagrant ! Cette ancienne prison – symbole de silence, de barrières et d’enfermement – accueille aujourd’hui des débats libres sur toutes sortes de thèmes politiques qui contribuent à briser d’anciennes structures et manières de penser, laissant régulièrement la place à des idées novatrices.

Et voici précisément le but que nous cherchons à atteindre avec cette exposition, à découvrir ici ce soir et jusqu’au 23 février 2019. En cas d’intérêt, nos représentations diplomatiques à l’étranger proposent cette même exposition aux quatre coins du monde. N’hésitez pas à contacter l’Ambassadeur Nicolas Bideau et son équipe pour plus d’information. Il s’agit là d’un instrument classique de notre communication internationale, qui répond à une approche claire et très helvétique : nous souhaitons partager notre expérience avec les actrices et acteurs qui s’y intéressent. Partager le savoir, car un savoir partagé est un savoir qui grandit. L’exposition, souvent assortie de tables rondes ou de séances de discussion, vise avant tout à ouvrir le dialogue. Un dialogue entre la politique, la science et la société, qui permette aux différents domaines d’apprendre les uns des autres. Un dialogue qui permette d’établir des comparaisons sans porter de jugement sur ce qui est juste ou faux. Un dialogue qui permette un échange réel sur l’approche à adopter pour définir avec intelligence les processus de participation citoyenne.

Here on the front of this brochure, which features in the exhibition, you can see a symbol of direct democracy in Switzerland. It shows the hands of the citizens of Appenzell voting at the Landsgemeinde. This stands for a kind of archetype of direct democracy. The Landsgemeinde only exists today in the cantons of Glarus and Appenzell, and for a number of reasons one might consider it somewhat outdated. Nevertheless, these origins of direct democracy are just as important and relevant as the robust modernity of citizens' rights and their direct participation in the present and in the future.

Today, most Swiss people vote four times a year, either by post or at the ballot box on the day of the vote. This means that Swiss voters are constantly confronted with an extremely wide variety of political questions and issues. They must inform themselves about the proposals and understand the consequences of their decisions. In other words, Swiss citizens must have their political antennae permanently extended. This means that in our country the citizens hold considerable sway over the fate of the country – at communal, cantonal and federal level.

But we also see the flipside of this coin: most people exercise their voting rights selectively, only a minority of the voters can strictly speaking be considered to be “exemplary voters”.

Newly created online platforms (such as smartvote, Vimentis or easyvote for young people) are intended to guide and support citizens – especially the young – in forming political opinions and in facilitating electoral choices for candidates with a political profile corresponding as much as possible to theirs. They should help in overcoming the generation gap since there is a lower turnout among the young in elections and referendums.

Mais voter, Mesdames et Messieurs, signifie bien plus que rechercher une simple majorité des voix. L’esprit de la démocratie en Suisse est tout autre, et il est important pour moi de le souligner : la démocratie, c’est avant tout la recherche constante d’un consensus et, en l’absence de ce dernier, la recherche du meilleur compromis possible.

De manière générale, il s’agit, dans les processus politiques, d’associer dès le départ, un maximum de participation. En d’autres termes : à la fin, celles et ceux qui ont perdu une votation doivent malgré tout pouvoir se reconnaître dans la mise en œuvre des décisions. Et notre pays comptant de nombreuses minorités, il est important – voire crucial – pour son bon fonctionnement que ces minorités soient associées au processus politique dès le début et ce sur un pied d’égalité. Ce principe s’applique aussi à notre gouvernement, que notre ministre des affaires étrangères Ignazio Cassis a qualifié de coalition totale, dans le sens où il reflète, avec les quatre partis qui y sont représentés, un échiquier politique de gauche à droite.

Différentes voies permettent d’associer au processus de décision les minorités qui n’ont pas le droit de vote : Ainsi, chaque année, par exemple, durant une Session parlementaire spéciale, quelque 200 jeunes issus de toute la Suisse peuvent ainsi participer à la vie politique et défendre leurs idées pendant quatre jours. Toutes les personnes qui ont entre 14 et 21 ans et qui s’intéressent à cet événement peuvent s’inscrire, indépendamment de leur langue, de leur formation ou du parti auquel elles sont rattachées. Ces parlements des jeunes existent également à l’échelon cantonal et communal.

Autre exemple : environ un quart des habitants en Suisse ne possèdent pas de passeport suisse et n’ont donc pas de droits politiques au niveau fédéral. Des associations et des groupes d’intérêt permettent néanmoins aux ressortissants non suisses de participer au processus de décision en s’engageant sur le plan politique. Ce système, qui combine fédéralisme et démocratie directe, assure ainsi aux minorités la possibilité d’être entendues aux niveaux institutionnel. Enfin, le système de la participation citoyenne directe est également un facteur d’intégration politique et d’inclusion sociale. Et finalement, une démocratie vivante doit permettre des espaces de protestation, je pense par exemple aux actuelles manifestations des jeunes contre le réchauffement climatique qui auront certes une influence sur la future politique en la matière.

However, direct democracy can also prove difficult for precisely the same reasons. The system is open to many divergent views, interpretations and expectations and direct democracy and federalism are key pillars of our political system. It may be argued that a strong influence from the citizens slows down the system or makes it inefficient. In this regard, one important consideration must not be forgotten: the fact that voters are constantly debating about different political issues also generates a certain degree of interesting interplay: on the one hand it instils a sense of personal identification with the national political debate and decisions taken; on the other, it creates acceptance among the people who will live with those decisions.

For example, our experience shows that efficient use of taxpayers' money is more likely when the voters and citizens themselves decide – for example at communal level – whether they want to build a new indoor swimming pool or not, or whether they want to raise or lower taxes. And at national level – believe it or not – we actually decided years ago against having six weeks of holiday enshrined in law.

Notre expérience en Suisse démontre que la démocratie directe est avant tout un facteur de responsabilisation, d’identification et d’inclusion des minorités. Ces éléments constituent la clé de voûte de la stabilité et des conditions qui prévalent en Suisse. Or c’est aussi ce contexte particulier qui confère à la Suisse sa prospérité économique et lui garantit le succès qu’elle connaît.

Mesdames et Messieurs, la démocratie directe, ce pilier fondamental de notre système politique, ne s’est pas produite par hasard. La négociation politique a duré des décennies avant d’aboutir à un résultat contraignant, et le chemin a été jalonné d’âpres victoires et de concessions difficiles. La démocratie directe est un système dont le moteur est l’être humain. Elle constitue un processus et un but en soi. L’introduction tardive, en 1971, du droit de vote et d’éligibilité des femmes montre clairement la difficulté à faire évoluer des structures du pouvoir bien établies, indépendamment des droits du peuple. Les décisions résultant d’une votation sont hautement contraignantes et sont mises en œuvre en conséquence.

L’exposition que vous allez bientôt découvrir met en lumière ce processus depuis ses débuts en 1848 jusqu’à notre époque avec les défis qui l’accompagnent, notamment dans le contexte d’un monde fortement marqué par la mondialisation et la numérisation – le e-voting en est un exemple. Il est indéniable que la démocratie en tant que régime étatique est mise à l’épreuve et soumise à une pression importante, en Suisse également.

Ce qui ne change pourtant pas, selon notre expérience, et ce qui devrait continuer à être valable dans une mesure encore plus importante à l’avenir, c’est que la démocratie directe va de pair avec une responsabilité directe. Et lorsque j’observe le monde d’aujourd’hui, un monde où les crises peuvent encore s’accentuer, où l’insécurité grandit et où la numérisation est porteuse de nouvelles possibilités mais aussi à de nouveaux risques, menaçant également la stabilité politique, voici ce qui me vient à l’esprit : ce monde n’a pas besoin de moins de démocratie, mais au contraire de plus de démocratie !

Mesdames et Messieurs, on ne peut pas faire du modèle de la démocratie directe suisse, qui est le fruit d’un développement de près de 200 ans, un produit d’exportation, et on ne le veut pas. L’implanter tel quel dans un autre contexte serait du reste loin d’être facile.

Néanmoins, cela fait vingt ans que je travaille ici dans le cadre de différentes fonctions, et j’ai constaté un intérêt de plus en plus marqué pour la démocratie suisse et l’expertise qui l’accompagne. Comme je l’évoquais, nous souhaitons partager notre expérience avec les acteurs et actrices qui s’y intéressent et ouvrir le dialogue sur la question.

Allow me to say a few words about our foreign policy and its contribution to democracy.  The Federal Constitution states that the promotion of democracy is one of the core tasks of Swiss foreign policy. This is based on the conviction that political participation and a fair balance of interests – in the US you would call it checks and balances - prevent conflicts and lead to long-term stability. We therefore focus on decentralisation processes that strengthen the independence and legitimacy of authorities at the local level.

In Tunisia, for example, Switzerland supported the transition to democracy and the decentralisation process from 2011 onwards. We also frequently take on the role of mediator between politicians, civil society and the media, as for example recently in Sri Lanka and many other countries, where we participate in discussions about possible reforms of political systems.

And in Nepal, we are supporting the building of functioning and inclusive state structures at the national and local levels. Nepal has adopted a new constitution and has decided to introduce a federal system. At the request of the government, Switzerland is supporting this process at various levels: at the newly established provincial level within one Canton/state and at the local community level throughout the country. This is particularly important because this country was locked in a bloody civil war until just a few years ago. Through our involvement, our partners get to know the ins and outs of the Swiss system.

At the same time – and I cannot underline it enough - we attach great importance to our partners seeking their own way and finding the solutions that are right for them.

Pour terminer j’aimerais revenir sur les épais murs centenaires qui nous entourent. Cette tour était là avant notre système de démocratie directe. J’espère d’ailleurs que vous n'avez pas l’impression d’être en prison aujourd’hui... À l’époque, la seule liberté que les détenus avaient en ces lieux était celle de laisser libre cours à leurs pensées...

Je conclus sur ces mots et vous souhaite une visite intéressante. Je vous invite à profiter ensuite de l’apéritif pour réfléchir ensemble à la question de savoir « comment le système de démocratie directe peut-il ou doit-il évoluer avec les défis et chances du 21ème siècle ? Je pense que cette exposition peut nous donner une magnifique impulsion pour une réflexion commune bien inspirée.

Je vous remercie et vous souhaite une bonne soirée !