«Quinze siècles d’humanité»

22.09.2015

Allocution du Conseiller fédéral Didier Burkhalter à l’occasion du 1500e anniversaire de l’Abbaye de Saint-Maurice - Seul le texte prononcé fait foi

Orateur: Chef du Département, Didier Burkhalter

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Monsieur le Cardinal,
Monsieur le Président du Conseil d’Etat,
Monsieur l’Abbé,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités et institutions civiles, religieuses ou militaires,
Mesdames et Messieurs,

Pour la première fois probablement, nous célébrons en Suisse le 1500e anniversaire d’une institution. C’est un honneur particulier de prendre part à ce moment rare.

Cette commémoration est exceptionnelle non seulement par le nombre des années, mais aussi par ses multiples dimensions et son rayonnement bien au-delà de nos frontières, ce que soulignent la présence de nombreux invités, venus parfois de loin, et le fait que l’UNESCO s’y est associée en l’inscrivant, à la demande de la Confédération, à son calendrier des célébrations d’anniversaires 2015.

Je me réjouis d’être avec vous à l’occasion de la clôture de cette année de commémorations et de vous apporter le message et les salutations d’une institution - ma foi bien plus jeune que l’Abbaye: le Conseil fédéral. 

Saint Maurice et ses compagnons se rattachent à la fois à cet espace qui est par la suite devenu la Suisse et à l’Egypte romaine. L’artiste neuchâtelois Edmond Bille a représenté leur histoire sur les vitraux de la basilique. On y voit leur embarquement sur la Méditerranée mais aussi de terribles scènes de massacres. Ces images en évoquent hélas d’autres, contemporaines, que nous avons tous à l’esprit.

L’actualité nous confronte à la violence des exactions et de la guerre qui jettent sur les routes et les mers des foules considérables ; des foules qui ont faim de tout, aussi d’espoir et de dignité. Après leurs épreuves chez eux, ces malheureux connaissent mille dangers sur les chemins de l’exil, souvent victimes de passeurs et autres criminels qui tirent profit de leur détresse. De nombreux, hélas, y laissent leur vie.

Après tous ces dangers, des dizaines de milliers d’entre eux viennent frapper aux portes de l’Europe. Mais des millions sont installés dans les pays voisins des crises, comme l’ont rappelé récemment les évêques suisses alors qu’ils invitaient chacun à venir en aide à toutes ces personnes en situation de misère et de détresse.

Nous sommes confrontés à la pire crise humanitaire depuis la seconde guerre mondiale ! Face à tant de souffrance, la Suisse agit. Elle a déjà accueilli 11'000 personnes originaires de Syrie et le Conseil fédéral a décidé de permettre à plus de 3000 réfugiés syriens supplémentaires de venir légalement en Suisse. La Suisse est prête à assumer ses responsabilités dans le cadre du transfert de réfugiés depuis d’autres pays d’Europe. De plus, nous venons de décider d’augmenter encore de 70 millions l’aide humanitaire de la Confédération sur place, dans les régions en crise, dans ce qui représente la plus grande opération humanitaire de notre histoire. Elle contribuera aussi à alléger les souffrances et à apporter un peu de dignité dans les pays de transit, sur les chemins rocailleux de l’exil, qui donnent hélas une toute autre signification à ce qu’on appelle le « chemin de Damas ».

La Suisse continue aussi de s’engager en faveur d’une solution politique, par le dialogue, la diplomatie. Pour arrêter les souffrances, il faut arrêter la guerre, il faut rétablir la paix. Malgré tout : la Suisse garde espoir – et nous voulons insuffler cet espoir.

Le martyre de la légion thébaine de saint Maurice, que nous commémorons, est aussi une histoire de souffrance, d’exil, de persécutions. Dans les imposantes châsses portées en procession par les chanoines sont contenus les ossements de personnes condamnées à mort. Cela nous rappelle aussi cette autre valeur portée par notre pays : le combat contre cette peine d’un autre temps, qui reste pourtant pratiquée dans encore plus de cinquante pays. Ces reliques nous invitent à poursuivre notre engagement pour l’abolition totale de la peine de mort, une priorité de la Suisse en termes de droits de l’homme.

Rendre justice aux victimes, d’aujourd’hui et d’alors, c’est écouter leur témoignage. Celui de saint Maurice est toujours actuel. Face à l’empereur, on lui prête ces mots : « Nous sommes tes soldats, mais avant tout serviteurs de Dieu. Nous te devons l'obéissance militaire, nous lui devons l'innocence».

Ces soldats auraient pu se rebeller, ils auraient pu faire le choix facile d’ajouter de la violence à la violence. Mais ils ont fait le choix libre et courageux de ne trahir aucun devoir – qu’il soit militaire, civique ou religieux, de chercher la synthèse de leurs loyautés.

Une attitude et des paroles qui ont inspiré les valeurs de la chevalerie et qui ont fait connaître Maurice loin à la ronde. Le Dôme de Magdebourg, par exemple, où j’étais samedi dernier pour un hommage qui y a été rendu au travail de l’OSCE en faveur de la paix, est une des nombreuses églises de la chrétienté consacrée à saint Maurice.

Aujourd’hui, on peut rattacher à ces paroles courageuses de saint Maurice et de ses compagnons des notions comme la liberté de conscience et de religion, ou encore le respect de limites dans l’usage de la force.

Un autre fameux militaire a laissé sa trace dans les fortifications de Saint-Maurice, le général Dufour. Il est l’auteur du dessin officiel de la croix fédérale. Certains pensent que la croix tréflée de Saint-Maurice serait même l’origine de notre drapeau national !

Dufour est aussi co-fondateur d’une autre croix, aux couleurs inversées : celle du mouvement international de la Croix-Rouge. Avec Henry Dunant il a su mettre des valeurs fortes au service de l’humanité. Le monde n’a hélas jamais eu tant besoin qu’aujourd’hui des principes des Conventions de Genève et de l’action du Comité international et des Fédérations nationales de la Croix-Rouge ! Le CICR se bat avec une efficacité remarquable pour apporter aide et dignité sur de nombreux fronts. Il se démène aussi pour financer son action, raison pour laquelle une part importante de l’engagement accru de la Suisse lui sera destinée.

Les fondateurs de la Croix-Rouge, Henry Dunant et Guillaume-Henri Dufour ont su déplacer des montagnes.
Il était donc juste qu’avec le soutien des autorités du canton du Valais, les deux pointes les plus élevées du Mont-Rose portent désormais leurs noms au sommet de la Suisse autant que de ses valeurs.

Mais redescendons des sommets valaisans pour revenir plus près d’ici, au pied de ces falaises d’Agaune. L’Abbaye de Saint-Maurice y a été fondée par un roi burgonde, Sigismond. Le monastère qu’il a créé ici en 515 perdure, sans interruption. Saint Sigismond n’est peut-être pas le plus célèbre des rois, mais aucun autre, en Europe, n’a fondé une institution capable de durer si longtemps. Il était ainsi un pionnier du « développement durable » !

Une importante devise des moines est « Ora et labora ! », prie et travaille ! L’abbaye a vite été célèbre pour la prière perpétuelle qu’on y avait organisée (dont je ne suis pas sûr qu’elle serait encore en pleine conformité avec l’actuelle législation fédérale sur le travail... !). Après la prière le travail ne manquait pas : les religieux de Saint-Maurice ont cultivé la terre, la vigne, mais surtout les esprits. En 1806 - l’Abbaye avait déjà presque 1300 ans mais le Valais n’était pas encore le 20e canton suisse - les chanoines ont créé un collège. En bonne place on y étudie les auteurs grecs et latins, chrétiens ou non. Cette formation humaniste a bénéficié à de nombreux jeunes, au fil des ans. Ceux qui sortent de ce collège sont des hommes et des femmes libres, aux idées et carrières variés, qui savent rendre au monde ce qu’on leur a offert ici !

Bien que lovée au pied de sa falaise, l’Abbaye de St-Maurice d’Agaune n’est pas à l’écart du monde, pas plus qu’elle n’est recroquevillée sur son long passé ou sur les communes et vallées constituant son territoire. Au contraire : son ouverture et sa capacité d’innover, additionnées à la fidélité à ses valeurs sont probablement les ingrédients du secret de son exceptionnelle continuité. 

Plusieurs papes et d’autres voyageurs illustres ont franchi le Grand-Saint-Bernard, durant le Moyen-Âge, et se sont arrêtés ici. La digitalisation des archives permettra de mieux connaître ce riche passé tout comme les récentes fouilles archéologiques et la restauration du trésor de l’Abbaye l’ont permis. Saint-Maurice, fut de tous temps un lieu d’échange et de dialogue ; un pont entre le Nord et le Sud, entre l’Orient et l’Occident, entre les cultures. Un point sur la carte où se réunirent il y 15 siècles des évêques et des princes venus du royaume de Bourgogne et des provinces voisines pour délibérer du règlement du nouveau monastère.

Voilà qui résonne aussi avec le présent. Des conférences se tiennent désormais régulièrement, en aval du Rhône, dans l’ancienne capitale du roi Sigismond devenue la Genève internationale. Si les discussions portent sur d’autres sujets, elles sont inspirées du même souffle : traduire en action des convictions profondes; mettre en œuvre des valeurs ; construire un avenir de paix et servir durablement l’humanité.

L’Abbaye est un haut lieu de culture : en témoignent aussi ses vitraux ou la musique qui y est jouée et composée ainsi que son trésor, si beau qu’il s’exporte : il méritait bien qu’on l’ouvre. Vous me permettrez certainement de dire « Paris gagnée », M. l’Abbé ! Les visiteurs et pèlerins ne s’y trompent pas. Ils savent que si tous les chemins mènent à Rome, le plus beau, la via Francigena, passe évidemment par Agaune !

Mais la montagne, ce sont aussi des dangers. Au pied de « sa » falaise, victime des éboulements, l’église a plusieurs fois dû être reconstruite, d’un cœur vaillant, plus belle qu’avant. Cette expérience, cette volonté de maintenir sa culture, ses valeurs, de les protéger malgré les dangers, est typique de notre pays montagneux, de la ténacité de sa population. La conscience permanente des risques de catastrophes naturelles inspire notre volonté de porter secours face à la violence de la nature, comme le font les chanoines du Col du Saint-Bernard depuis des siècles. La Suisse s’engage pour la prévention des catastrophes au sein d’organisation comme l’ONU ou l’OSCE. D’autre part, elle mène des projets concrets de prévention, par exemple au Maroc ou en Amérique latine. Le séisme d’il y a quelques jours au large du Chili a encore souligné l’importance d’une bonne préparation pour éviter d’immense dégâts humains, puisqu’il était d’une intensité supérieure à ceux qui ont frappé le Népal ce printemps ou Haïti voici 5 ans!

Après 15 siècles, le fil de l’histoire se poursuit au pied de ces falaises et l’on observe une harmonie entre tradition et innovation, entre préservation de l’identité et ouverture au monde. Cet équilibre qui doit toujours être activement recherché est probablement dans le cœur de tous les Suisses en cette période troublée, avec à la fois la volonté de protéger notre pays, qui ne peut accueillir seul toute la misère du monde, et celle de partager et de venir en aide. C’est ce que la Suisse fait en tant que pays, c’est ce que les Suisses font en tant qu’individus. Je crois que la recherche constante de cet équilibre est le secret de la longévité de l’Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, la clé de son plus précieux trésor. C’est aussi la clé de la longévité et du succès de la Suisse !

C’est dans cet esprit d’adéquation à notre époque et à notre société que je comprends la déclaration récente de la Conférence des évêques suisses sur le fait que l’Eglise est ouverte de la même façon à tous les hommes et qu’elle les accueille inconditionnellement tous dans leur dignité intangible aux yeux de Dieu. Un autre signe appréciable d’ouverture, d’équilibre et d’humanité.

Cet anniversaire a encore une autre dimension particulière et très « helvétique », une dimension qui là aussi est celle de l’ouverture : son caractère œcuménique. Les saints vénérés ici ne sont pas seulement chers aux catholiques suisses, savoyards, du Val d’Aoste et de plus loin au-delà des Alpes. On peut dire de saint Maurice qu’il est l’ « Egyptien » le plus  illustre parmi les Valaisans et le « Valaisan » le plus vénéré des Coptes d’Egypte !

Monsieur le Cardinal,

Vous venez ici comme envoyé du pape François et vous êtes aussi notre compatriote, en charge au Vatican pour les relations avec les chrétiens non-catholiques et avec les juifs. En tant qu'ancien évêque de Bâle, un des grands centres historiques de la Réforme, et en tant que Suisse, vous connaissez d’expérience la valeur de l’œcuménisme et du dialogue entre confessions. Vous savez ce que cela a apporté à notre pays en termes de paix entre ses régions.

Que ce soit au Proche-Orient, en Ukraine ou ailleurs, votre action, au plan religieux, a bien des analogies avec ce que la diplomatie suisse cherche à favoriser dans le monde, en y jetant des ponts : le dialogue, la réconciliation, la concorde, la paix.

Au début de ce mois, lors de la Conférence internationale sur la protection des victimes de violences ethniques et religieuses à Paris, la Suisse a réitéré son  engagement pour travailler à restaurer la paix au Moyen-Orient et y préserver le pluralisme. Les minorités y ont toute leur place. Dans cet esprit et dans ce but, la Confédération s’engage en faveur des plus vulnérables, sans distinction de religion ou autre caractéristique. En donnant la priorité à l’aide aux plus vulnérables, l’intervention suisse aide de nombreux chrétiens dans cette région. Et elle défend avec conviction la diversité culturelle et religieuse.

Mesdames et Messieurs, chers Amis,

Sigismond, Maurice et tous ceux que nous commémorons aujourd’hui ont subi une mort violente. Mais leur rayonnement ne s’est pas éteint, au contraire. Sur la tombe des martyrs, s’est élevée la plus ancienne abbaye d’Occident. Elle continuera de vivre et de rayonner comme un haut lieu de culture au fil des siècles, au fil de ce temps – de cette course dont nous sommes tous de modestes relais.
L’anniversaire que nous célébrons est un message d’espoir. C’est aussi une invitation à regarder l’autre rive de la Méditerranée autrement que comme une terre totalement étrangère, c’est une invitation à la voir à travers nos cœurs et non à travers nos peurs.

Cet anniversaire exceptionnel est enfin un appel à agir avec détermination, confiance et avec un cœur vaillant et ouvert face à la misère humaine et devant les crises et les souffrances du monde. Avec saint Maurice, la violence n’a pas eu le dernier mot, celle qui a gagné et qui a rayonné depuis 15 siècles, celle qui doit l’emporter aujourd’hui aussi, c’est l’humanité.


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